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Pourquoi parler de résilience et non de robustesse ?

Image tirée d’une affiche des années 1950 produite par les établissements D’ieteten (importateur officiel Volkswagen pour la Belgique).


La résilience désigne la capacité d’un d’un système à anticiper, absorber et surmonter les crises par l’adaptation, se distinguant de la robustesse qui mise sur la rigidité structurelle. Face aux multiples perturbations au long cours, cette approche flexible permet de penser l’adaptation et la transformation des territoires afin d assurer la pérennité de leurs fonctions essentielles. Mais que signifie réellement les termes « robuste » et « résilience » ? Quels sont les principales différences ? Quels sont leurs avantages et leurs limites ? Pourquoi privilégier aujourd’hui le terme résilience ?

Contexte et apport scientifique

Les notions de robustesse et de résilience peuvent parfois être utilisées comme si elles étaient synonymes, voire parfois à tort totalement opposées. Elles désignent pourtant deux manières proches, et en même temps différentes, de penser la capacité des systèmes socio-écologiques à faire face aux perturbations. La robustesse met principalement l’accent sur la résistance et le maintien tandis que la résilience introduit la capacité d’absorption, de récupération et, surtout, d’adaptation. Cette distinction est cruciale car elle permet de mieux comprendre pourquoi, dans le contexte actuel marqué, entre autres, par le dépassement de la majorité des limites planétaires et leurs conséquences susceptibles de modifier durablement les conditions de fonctionnement d’un territoire, d’une organisation ou d’une infrastructure, parler uniquement de robustesse s’avère insuffisant.

L’étude Robustness, resilience: Typology of definitions through a multidisciplinary structured analysis of the literature de Clément et al. (2019), réactualisée en 2021, montre ainsi qu’il n’existe pas une définition unique et universellement partagée de ces notions. À travers une analyse multidisciplinaire de la littérature, les auteurs soulignent au contraire la diversité des usages, tout en identifiant plusieurs points de convergence.

La robustesse : résister sans changer fondamentalement

Dans son sens le plus courant, la robustesse désigne la capacité d’un système à faire face à des perturbations tout en maintenant son état ou ses performances. Un système robuste est conçu pour supporter des fluctuations sans que celles-ci n’entraînent de modification fondamentale de son fonctionnement. Dans leur analyse de la littérature, Clément et al. (2019 ; 2021) identifient une convergence importante entre les différentes disciplines : la robustesse est généralement associée au maintien de l’état initial ou des fonctions principales face à une perturbation ou à une fluctuation. Dans certaines approches, il ne s’agit pas nécessairement de conserver un état strictement identique, mais de rester à l’intérieur d’une plage de fonctionnement acceptable.

La robustesse peut donc être comprise comme une capacité de résistance. Elle cherche à empêcher qu’une perturbation ou qu’une fluctuation ne produise des effets trop importants sur le système. Dans sa forme la plus stricte, celui-ci reste pratiquement inchangé. Dans une approche plus souple, il peut se dégrader ou varier, à condition de rester dans des limites jugées acceptables. Dans leur analyse de la littérature, les auteurs distinguent d’ailleurs plusieurs types de robustesse, selon que l’on attend du système une invariance complète, le maintien dans une zone acceptable ou, plus simplement, la préservation de ses fonctions principales. Cette typologie rappelle qu’un système n’a pas besoin de rester parfaitement identique pour être considéré comme robuste.

Un réseau électrique robuste, par exemple, sera capable de supporter des perturbations et des fluctuations prévues ou de faible à moyenne intensité sans interruption majeure de son fonctionnement. L’objectif est alors de tenir face au choc.

La résilience : absorber, répondre et s’adapter

La résilience repose sur une logique différente. Elle ne suppose pas que le système soit capable d’éviter toute dégradation. Elle admet qu’une perturbation puisse dépasser les capacités de résistance et entraîner une détérioration temporaire du fonctionnement. L’enjeu devient alors de savoir ce que le système est capable de faire après les perturbations et les chocs.

Dans la littérature analysée par Clément et al. (2019 ; 2021), la résilience est généralement associée à une phase d’absorption du choc, suivie d’une phase de réponse, de récupération ou d’adaptation. Le retour peut être évalué notamment par le délai nécessaire pour retrouver un état jugé acceptable.

La typologie proposée dans la seconde étude (2021) permet d’aller plus loin en distinguant trois formes principales de résilience :

  • la résilience α, lorsque le système absorbe une perturbation puis revient à son niveau de fonctionnement initial ;
  • la résilience β, lorsqu’il ne revient pas nécessairement à son état initial, mais retrouve une zone de fonctionnement acceptable ;
  • la résilience γ, lorsque la perturbation conduit à une adaptation et à la stabilisation du système dans un nouvel état.

Autrement dit, la résilience ne signifie pas nécessairement « revenir comme avant ». La littérature étudiée montre explicitement qu’un système peut être considéré comme résilient lorsqu’il parvient à s’adapter à la perturbation et à continuer de fonctionner de manière stable dans une nouvelle configuration.

C’est un point essentiel : la transformation peut être une expression de la résilience.

Différence entre robustesse et résilience

Résister aux fluctuations ou faire face aux ruptures et aux chocs ? La différence entre robustesse et résilience peut ainsi être comprise à partir de la nature des perturbations auxquelles un système est confronté.

La robustesse est particulièrement adaptée lorsque les perturbations et les fluctuations sont suffisamment connues pour pouvoir être anticipées et intégrées dans la conception du système. Il s’agit alors de définir les fluctuations ou les perturbations que celui-ci doit pouvoir supporter et de s’assurer qu’il conserve ses fonctions ou ses performances malgré eux.

La résilience devient particulièrement pertinente lorsque l’on a conscience que les perturbations ou les chocs produiront une dégradation significative, feront sortir le système de ses conditions normales de fonctionnement ou imposeront une reconfiguration. Dans ce cas, la seule capacité à résister ne suffit plus : il faut également être capable de récupérer, de se réorganiser et, si nécessaire, d’évoluer.

Les deux concepts ne sont donc pas simplement deux mots différents pour désigner la même propriété. Ils correspondent à des logiques complémentaires :

« La robustesse cherche d’abord à éviter que les fluctuations ne modifient fondamentalement le système ; la résilience s’intéresse à la manière dont le système poursuit son fonctionnement après avoir été affecté par des ruptures et des chocs. »

Un système électrique robuste résistera, par exemple, à certaines rafales de vent ou à des fluctuations prévues sans subir de dommages importants. Un système électrique résilient pourra, quant à lui, subir les conséquences d’une tempête dépassant ses capacités de résistance, mais disposera des capacités nécessaires pour limiter les conséquences, restaurer son fonctionnement ou se reconfigurer.

La robustesse permet donc de tenir jusqu’à un certain point. La résilience permet de continuer, y compris lorsque tenir « comme avant » n’est plus possible.

La résilience n’est pas l’inverse de la robustesse

Il serait cependant trompeur d’opposer radicalement les deux notions. Les travaux de Clément et al. (2019 ; 2021) montrent qu’elles sont proches dans certains domaines et que leurs frontières varient selon les définitions retenues. Les auteurs soulignent notamment que robustesse et résilience doivent toujours être appréciées par rapport à un ensemble de perturbations donné : un même système peut être robuste face à certaines perturbations et résilient face à d’autres.

La robustesse peut ainsi constituer une composante de la résilience. Ainsi, le boussole de la résilience du CEREMA (2020) fait de la robustesse un sous-composante de la résilience territoriale. Un système résilient a intérêt à pouvoir absorber un certain nombre de perturbations sans dégradation majeure. Mais lorsque les limites de cette résistance sont dépassées, d’autres capacités deviennent nécessaires : détecter, réagir, récupérer, réorganiser et adapter le fonctionnement.

Le choix entre les deux termes dépend donc aussi de la question posée. Si l’objectif est de savoir jusqu’à quel niveau un système peut résister sans sortir de ses conditions de fonctionnement acceptables, la robustesse est un concept particulièrement pertinent. Si l’on cherche à comprendre ce qui se passe lorsque cette limite est franchie, la résilience offre un cadre plus large.

Pourquoi privilégier aujourd’hui le terme de résilience ?

Parler de résilience plutôt que de robustesse ne signifie donc pas que la résistance ne serait plus nécessaire. Il s’agit plutôt de reconnaître que les systèmes socio-écologiques ne peuvent pas être conçus pour résister indéfiniment et sans changement à toutes les perturbations possibles.

La robustesse suppose, dans une certaine mesure, de pouvoir identifier les fluctuations auxquelles il faut résister et les marges nécessaires pour les absorber. Or certaines situations peuvent dépasser les hypothèses retenues lors de la conception ou modifier durablement l’environnement dans lequel le système fonctionne. Dans ces conditions, l’objectif ne peut plus uniquement être de préserver l’état initial. Il devient nécessaire de se demander comment maintenir les fonctions essentielles, retrouver un niveau de fonctionnement satisfaisant ou construire un nouvel équilibre.

C’est précisément l’intérêt de la résilience : elle permet de penser les systèmes socio-écologiques dans le temps, avant, pendant et après les perturbations et les chocs. Elle ne se limite pas à la question « le système a-t-il résisté ? », mais pose également les questions suivantes :

  • jusqu’à quel point peut-il absorber une dégradation ?
  • quelles fonctions doivent absolument être préservées ?
  • combien de temps lui faut-il pour retrouver un fonctionnement acceptable ?
  • doit-il nécessairement revenir à son état initial ?
  • et si cet état n’est plus souhaitable ou même plus possible, vers quel nouvel état doit-il évoluer ?

La résilience ouvre ainsi la possibilité d’une adaptation sans assimilation systématique à un retour à la normale.

La résilience ne consiste pas à tomber pour se relever

Cette distinction permet également d’éviter une vision réductrice de la résilience comme une simple capacité à « rebondir après une chute ». Les travaux de Clément et al. (2019 ; 2021) montrent qu’un système résilient peut revenir à son état initial, retrouver seulement une zone acceptable de fonctionnement ou encore se stabiliser dans un nouvel état après adaptation.

Il n’est donc pas nécessaire qu’un territoire, une organisation ou une infrastructure s’effondre pour démontrer sa résilience. Un système peut faire preuve de résilience en anticipant une perturbation, en développant ses capacités d’adaptation et en se transformant suffisamment tôt pour éviter une rupture majeure. La résilience ne se mesure pas uniquement à la capacité à se relever après un effondrement ; elle peut également se manifester par la capacité à éviter cet effondrement grâce à une transformation progressive ou anticipée. La résilience n’est donc pas une injonction à tomber pour se relever, contrairement à ce qu’Olivier Hamant (2025) et Thierry Ribault (2022) expliquent à tort.

C’est en cela que la notion est particulièrement intéressante pour penser des situations où les perturbations ne sont pas uniquement ponctuelles, mais peuvent s’inscrire au long cours et modifier progressivement les conditions de fonctionnement.

En conclusion : de la capacité à résister à la capacité à évoluer

La robustesse et la résilience ne doivent donc pas être opposées comme deux qualités incompatibles. Elles correspondent plutôt à deux dimensions différentes de la capacité des systèmes socio-écologiques à faire face aux fluctuations dans le cas de la robustesse, et à faire face aux perturbations et chocs dans le cadre de la résilience.

La robustesse renvoie principalement à la capacité de résister et de maintenir ses performances ou ses fonctions malgré des fluctuations. La résilience, dans son acception la plus large, intègre cette capacité d’absorption mais s’intéresse également à ce qui se passe lorsque le système est affecté : sa réponse, sa récupération et sa capacité éventuelle à s’adapter à de nouvelles conditions.

C’est pourquoi, nous pourrions dire que, jusqu’à présent dans un monde relativement stable, la robustesse était suffisante, mais face à la multiplicité des perturbations et des chocs susceptibles de dépasser les marges prévues, de durer au long cours et de transformer durablement l’environnement des systèmes socio-écologiques, parler de résilience paraît plus pertinent que parler uniquement de robustesse.

Parfois, résister aux fluctuations suffit. Mais lorsque les conditions changent durablement, il convient de se poser la question de savoir comment les systèmes socio-écologiques peuvent continuer à remplir leurs fonctions essentielles face aux chocs et aux ruptures, même si cela suppose de les changer ?

Bibliographie

Clément, A., Marmier, F., Kamissoko, D., Gourc, D., Wioland, L., Govaere, V., & Cegarra, J. (2018). Robustesse, résilience : Une brève synthèse des définitions au travers d’une analyse structurée de la littérature. MOSIM’18, 12e Conférence internationale de modélisation, optimisation et simulation.

Cerema. (2020). La boussole de la résilience : Repères pour la résilience territoriale. Éditions du Cerema. https://doc.cerema.fr/Default/doc/SYRACUSE/809/la-boussole-de-la-resilience-reperes-pour-la-resilience-territoriale?_lg=fr-FR

Clément, A., Wioland, L., Govaere, V., Gourc, D., Cegarra, J., Marmier, F., & Kamissoko, D. (2021). Robustness, resilience: Typology of definitions through a multidisciplinary structured analysis of the literature. European Journal of Industrial Engineering, 15(4), 487–513.

Hamant, O. (2025). Antidote au culte de la performance : La robustesse du vivant. Institut Momentum. https://institutmomentum.org/antidote-au-culte-de-la-performance-la-robustesse-du-vivant

Ribault, T. (2022). La résilience : Une technologie du consentement ? Annales des Mines – Responsabilité & environnement, 107(3), 23–28. https://doi.org/10.3917/re1.107.0023

Woods, D. D. (2015). Four concepts for resilience and the implications for the future of resilience engineering. Reliability Engineering & System Safety, 141, 5–9.

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